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Interview de Lorraine Truong :  » je peux vous dire que le proto que je roule n’est pas un Trailfox 650B ! C’est un vélo développé à Granges par BMC »

Lorraine Truong vient d’intégrer l’équipe de BMC Factory Trailcrew l’année dernière. Son parcours est intéressant car diplômée d’une formation d’ingénieur et rideuse de haut niveau, Lorraine Truong est au coeur des évolutions techniques dans un secteur qui depuis quelques années propose de nombreuses nouveautés afin de dynamiser le marché actuel. En effet, comme décrite dans sa journée type, Lorraine Truong jongle sa vie entre sa pratique du haut niveau et son métier d’ingénieur au sein même du secteur « recherches/développements » de la marque BMC.  Quand elle parle de VTT,  Lorraine Truong sait de quoi elle parle. Elle a été récemment vue sur un proto à Rotorua sur lequel elle nous lâche quelques infos. Avec des performances très encourageantes (victoire sur Cannondale Enduro Tour à Belfort, 8ième à L’EWS à Rotorua…), Lorraine Truong est une rideuse prometteuse avec une marge importante de progression. C’est pour toutes ces raisons qu’on voulu en savoir plus sur une bikeuse qui risque de faire encore plus parler d’elle d’ici quelques années.

Bike Magazine VTT - Lorraine Truong BMC

BIKE MAGAZINE : Comment s’est passée ta première rencontre avec le monde du vélo ?
Lorraine Truong : Elle s’est très bien passée, hahaha ! Plus sérieusement, je ne rappelle pas avoir appris à faire du vélo, dans mes souvenirs je roulais sur un petit vélo rouge 16’’ et c’était chouette. Donc il faudrait probablement plutôt demander à mes parents comment s’est passé mon apprentissage lorsque j’ai quitté le tricycle.
Si la question concerne plus le VTT, j’y suis venue relativement tard, puisque j’avais 12 ans lorsque des amis skieurs m’ont posé sur un tout-suspendu pendant l’été. J’ai immédiatement adoré ça ! J’ai toujours été plutôt casse-cou et donc dans mes débuts je passais pas mal de temps au sol.. maintenant encore quand j’y pense, haha.
Adolescente j’aurais donc adoré faire de la DH ou de l’Enduro. Mais ça ne plaisait pas vraiment à mes parents et je me suis donc tournée vers le XC dans un premier temps. Même si le but de toutes mes sorties était de faire une belle descente !

BIKE MAGAZINE : Imaginais-tu déjà toute petite, participer à des compétitions internationales de VTT plus tard ?
Lorraine Truong : N’ayant pas du tout grandi dans une famille de VTTistes, cela ne m’a jamais effleuré ! Petite j’avais une passion presque monomaniaque pour les chiens et le sport qui me faisait rêver c’était le ski.

BIKE MAGAZINE : Tu viens de rejoindre le Team BMC Factory Trailcrew. Comment s’est passé ton recrutement avec la marque ?
Lorraine Truong : Cela s’est fait tout en douceur. L’année dernière, j’ai effectué mon projet de Master en collaboration avec BMC. J’étais donc régulièrement au siège de la marque. Après ma 8ème place en Ecosse l’année dernière, la Team Manager de l’époque m’avait donc approchée au bureau pour me dire que BMC serait intéressé à me recruter en 2015. Elle m’a ensuite réitéré ce projet tout au long de la saison. Ensuite, le chef du bureau d’étude m’a proposé un poste d’ingénieur à la fin de mon projet de Master et j’ai donc demandé s’il était possible de combiner les deux.

Bike Magazine VTT - Lorraine Truong BMC

BIKE MAGAZINE : L’ambiance avec tes nouveaux partenaires ?
Lorraine Truong : Je suis super contente de mes partenaires. J’aime en particulier les rencontrer, lier des contacts, discuter des produits. Je le fais évidement tous les jours avec mes collègues chez BMC, mais également avec Fox, Peal Izumi, Julbo ou v8 equipment. Et j’espère bien faire de même avec mes autres partenaires au cours de la saison !
Je pense que comprendre un produit, se l’approprier c’est important pour l’apprécier.

BIKE MAGAZINE : Quels sont tes objectifs pour cette saison 2015 ?
Lorraine Truong : Ma saison est évidemment concentrée sur l’Enduro World Series. Mais mes objectifs chiffrés sont top secret, désolée 😉
Je vais également participer à ma première Coupe du Monde DH à Lenzerheide. C’est un peu un rêve qui prend vie, alors forcément cela me tient à cœur.

J’ai eu la chance de pouvoir choisir entre le Trailfox 29’’ et le proto que j’ai roulé à Rotorua

BIKE MAGAZINE : Tu démarres très bien ta nouvelle saison 2015 avec notamment une très bonne 8ième place lors de la première manche des Enduro World Series à Rotorua (Nouvelle Zélande) et une victoire sur le Cannondale Enduro Tour à Belfort. Comment expliques-tu tes belles performances comparées à tes saisons précédentes ? ta motivation ? ta préparation ? le matériel ?
Lorraine Truong : Bon, je fais 8 en Nouvelle-Zélande… mais je tacherai de faire mieux la prochaine fois, promis 😉
Non, plus sérieusement, la saison passée je termine quand même 8ème en Ecosse et en Italie et 6ème à Whistler en roulant dans le top 5 quatre des cinq spéciales, et je remporte une Coupe d’Europe. Donc je dirais que mon début de saison part un peu sur les mêmes bases. Ce qui est déjà super positif ! Réitérer les performances d’une saison passée n’est jamais acquis d’avance, surtout que le niveau général est clairement à la hausse. J’espère évidemment réussir à rouler encore plus vite cette saison, mais surtout gagner en régularité et éviter les blessures.
Après, ce qui change clairement par rapport à l’an dernier c’est le temps que je peux consacrer au vélo et surtout au repos. J’ai passé les cinq dernières années en école d’ingénieur et même si j’avais la chance de ne pas avoir forcément besoin d’assister à tous les cours pour réussir mes examens, ça n’était pas facile de tout faire. Le repos (physique et mental) est un point clé. Cela ne reste toujours pas évident avec mon activité d’ingénieur, même à temps partiel, mais il y a clairement une amélioration par rapport à l’année dernière ! Et plus de rapports à taper les soirs de courses ou d’équations à résoudre dans l’avion. Ça change la vie 🙂
Niveau matériel, je suis vraiment gâtée ! Les Enduro BMC sont des bombes. J’ai eu la chance de pouvoir choisir entre le Trailfox 29’’ et le proto que j’ai roulé à Rotorua. Malgré mon minuscule gabarit, j’ai adoré le 29. Les sensations sont incroyables sur ce vélo qui fonctionne du tonnerre. Mais du haut de mon 1m60 j’ai choisi le proto, sur lequel je suis plus à l’aise sur les spéciales typés EWS. Avoir cette liberté de choix m’aide vraiment à aller plus vite.

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BIKE MAGAZINE : Le fait d’intégrer une grosse équipe comme BMC a du forcément influencer dans ton programme d’entrainement, de préparation avec un encadrement beaucoup plus structuré. Est-ce l’un des facteurs de tes bons résultats actuellement ?
Lorraine Truong : Après 10 ans de XC, donc 6 avec Nicolas Siegenthaler (entraîneur de Nino Schurter), je crois que j’ai toujours été plutôt structurée. Mon année dans le team BH-Sr Suntour en 2012 (ma dernière année en XC) m’avait déjà donné un aperçu du fonctionnement d’une grosse structure. Et j’essaie de ne pas reproduire l’erreur que j’avais faite cette année-là en voulant en faire trop. Au contraire, je pense que je suis mieux mentalement (et le mental est un facteur important chez moi) quand j’arrive à lâcher un peu du leste, à déstructurer. J’ai besoin d’avoir du temps pour aller à la pumptrack ou faire du dirt ou du trial, tendre ma slackline entre deux arbres plutôt que d’aller faire de la route, bref avoir du fun dans ma vie et arrêter de penser performance! Je crois que c’est ça le changement positif que je peux ressentir.
Par contre la structure donne des moyens, c’est sûr. Je peux voir plus souvent mon préparateur mental, aller au massage régulièrement et être un peu plus zen du côté financier !

Pour revenir à l’Enduro, je dirais que la place des femmes est encore compliquée

BIKE MAGAZINE : Comment analyses-tu la place des femmes dans le monde de l’Enduro qui faut le dire est majoritairement masculin ?
Lorraine Truong : Celle-ci elle n’est pas simple et elle me touche passablement… En fait je rêve du jour où on ne me posera plus la question. Comme du jour où on ne relèvera plus qu’une femme accède à un poste à responsabilité ou à une fonction politique. On est au 21e siècle, mince (pour ne pas utiliser un autre mot commençant pas m 😉 ! Alors oui, les femmes peuvent porter un enfant, ont moins de testostérone ou de masse musculaire, une masse graisseuse un peu plus importante et après ? Les plus grandes différences sont surtout virtuellement présentent dans les mentalités. Ok, je m’emporte peut-être un poil. Mais entre le vélo et l’école d’ingénieure, le poids des préjugés je connais. Attention, je ne dis pas que tous les hommes sont des machos, pas du tout. C’est bien plus insidieux que cela. C’est un état d’esprit ancré dans chacun d’entre nous (homme ou femme) par la société que le sexe féminin n’est pas fait pour ceci ou cela. Tant que les mentalités n’accepteront pas que les filles peuvent faire les même activités que les garçons, il sera dur pour des adolescentes de se sentir capables de faire les mêmes descentes qu’un garçon sur un VTT. Le bike est un sport mental où il faut oser se lancer. Alors forcément quand la société nous renvoie l’image que parce qu’on est une fille on peut moins, cela n’aide pas…
Pour revenir à l’Enduro, je dirais que la place des femmes est encore compliquée, notamment justement parce que la proportion homme/femme est tellement inégale. C’est compliqué de se battre pour des conditions égales lorsque l’argument du nombre entre en jeu. Mais je pense que c’est une erreur. Forcément, si l’avis général c’est qu’on ne se préoccupe pas des filles parce qu’elles ne sont pas nombreuses, cela ne va pas aider à en attirer plus ! Heureusement les dirigeant de la Enduro World Series ne sont pas du tout dans cette optique et ne ménagent pas leurs efforts pour rendre la discipline mixte et donner de la visibilité aux filles. Et cela semble fonctionner, puisque les listes de départs s’allongent chez les femmes. Merci à eux 🙂
Alors pour résumé, cela n’est pas gagné mais on est sur la bonne voie. Et chacun peut mettre sa pierre à l’édifice en faisant l’effort pour arrêter de voir une pilote différemment d’un pilote.

Ma favorite reste Tracy

BIKE MAGAZINE : Comment se passe la relation avec les autres concurrentes ?. quels sont tes grandes rivales ?. Ta favorite ?
Lorraine Truong : Un aspect génial de l’Enduro c’est l’ambiance entre concurrent(e)s. Les liaisons non chronométrées permettent de connaître les autres, de les voir pour qui ils/elles sont et non pas simplement des pilotes à battre. Au final, on se bat plus contre le chrono que contre des personnes et je trouve ça top. Je sais que si j’ai un problème en course un jour, il y aura dix personnes pour m’aider !
Ma grande rivale ? Moi-même hahaha ! Sinon je suis généralement dans les mêmes chronos que Rosara Joseph, Meggie Bichard, Isabeau Courdurier, Katy Winton ou Kelly Emmet. Cette année j’espère me rapprocher de Anneke Berteen et Ines Thoma. Je pense que Tracy (Moseley), Anne-Caro (Chausson) et Cécile (Ravanel) sont encore un cran au-dessus. Ma favorite reste Tracy. C’est un peu de la triche, parce que je la connais bien (elle supervise mon entraînement depuis l’automne dernier), donc je ne suis peut-être pas totalement impartiale surtout que j’admire la carrière d’Anne-Caroline depuis toujours et ce qu’elle sait faire sur un vélo est juste incroyable.

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je peux vous dire que le proto que je roule n’est pas un Trailfox 650B ! C’est un vélo développé à Granges par BMC…Pour le reste, il va falloir attendre un peu, jusqu’en Ecosse

BIKE MAGAZINE : On t’a vu notamment  aux guidons d’un prototype à Rotorua. Peux tu nous en dire plus ? date de sortie ? évolutions techniques ? (pas de langue de bois..merci..lol)
Lorraine Truong : Alors je peux vous dire que le proto que je roule n’est pas un Trailfox 650B ! C’est un vélo développé à Granges par BMC. On a l’opportunité unique de pouvoir produire des protos en internes et donc de pouvoir essayer un grand nombre d’idées 🙂 Pour le reste… il va falloir attendre un peu, jusqu’en Ecosse, désolée 😉

Je vois trois grands domaines d’évolution techniques : les matériaux, l’intégration et l’électronique.

BIKE MAGAZINE : Étant ingénieur de formation, vois-tu des évolutions techniques importantes d’ici quelques années ? si oui lesquelles (format..) ?
Lorraine Truong : J’espère bien qu’il va y avoir des évolutions. Parce que j’ai 25 ans et que je ne tiens pas à être au chômage dans deux ans, haha. Je vois trois grands domaines d’évolution techniques : les matériaux, l’intégration et l’électronique.

j’ai huit vélos à la maison

BIKE MAGAZINE : Combien de vélo as-tu à ta disposition pour ta saison 2015 ? Peux-tu nous nous les citer ?
Lorraine Truong : Alors si je n’en oublie pas, j’ai huit vélos à la maison. Deux bikes d’Enduro (prototype ou BMC Trailfox), un semi-rigide de XC un peu modifié (le nouveau BMC Teamelite 01 2016), un DH, un vélo de dirt (BMC RR13), un cyclo-cross que j’utilise aussi sur la route (BMC Crossmachine), un BMX et un trial.

BIKE MAGAZINE : Es-tu maniaque avec ton matos ?
Lorraine Truong : Un peu.. pas trop j’espère, il faudrait demander à mon mécano ! J’aime avoir un vélo propre et avec une câblerie sobre. Je suis peut-être maniaque sur le couple de serrage de mes vis par contre et sur la position de mon poste de pilotage.. et sur le réglage de mes suspensions aussi… Ok, je suis pas mal maniaque quand même, haha. D’avoir fait ma mécanique moi-même pendant des années (et je le fais encore beaucoup) fait que je sais ce que je veux.

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BIKE MAGAZINE : Beaucoup de jeunes te suivent et ils se posent de nombreuses questions. Arrives-tu à vivre de ta passion ? Quels conseils donnerais-tu à un jeune qui aimerait suivre ton parcours ?
Lorraine Truong : Si par passion vous entendez le vélo en général, oui j’en vis. Mon salaire étant partagé entre mon activité d’ingénieure et celle de pilote.
Les deux conseils que je donnerais c’est de prendre du plaisir et de se donner les moyens de suivre ses rêves. Par moyens, je ne veux pas parler argent (même si le vélo n’est pas toujours bon marché), mais de ce que soi-même on est prêt à investir. Il faut accepter la déception des potes quand on rate leur fête d’anniversaire, les regards moqueurs quand il faut rentrer directement faire ses devoirs au lieu d’aller boire un verre parce qu’il y a course le week-end, d’aller rouler sous la neige au lieu de rester sous la couette, bref tous ces petits détails qui rendent la routine d’entraînement difficile. Pour aider, je conseille de s’entourer de personnes qui comprennent. Mais c’est souvent plus facile à dire qu’à trouver. Et c’est là que le plaisir prend le relais. Être sur un bike est tellement fun, que cela vaut bien quelque sacrifices 😀

Merci à Lorraine Truong pour sa disponibilité et ses réponses.

Si vous souhaitez la suivre : la page facebook de Lorraine Truong.

Photos : Jérémie Reuiller